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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 09:27

Quand deux experts du marché du travail bombardent les députés d'une série de chiffres impitoyables, qui sont autant de bombes politiques... qu'ils vont s'empresser d'enterrer 

« Les licenciements économiques, c’est actuellement un rythme de 15.000 par mois ». Même quand on baigne dans la vie quotidienne des entreprises, c’est un choc. Comment justifier les gesticulations autour de Pétroplus ou des salariés surprotégés d’Arcelor, face à un tel chiffre ? D’ailleurs on ne devrait jamais parler des grandes entreprises, ce n’est jamais là que se nouent les vrais drames, mais bien dans la destruction d’une PME.

Pourquoi ce chiffre n’est-il pas scandé tous les jours par nos responsables politiques ? Parce que la fin de la phrase le rend totalement incompréhensible « à la fin des années 90, période de relativement bonne expansion de l’économie française, ce rythme était de 30.000 ».

Hein ? Oui ! Vous avez bien lu. C’est tout le paradoxe invraisemblable de notre marché du travail, c’est ce que Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo sont venu expliquer aux députés qui les recevaient en novembre dernier : arrêtez de vouloir protéger ceux qui sont en place, la jeunesse française est en train d’en crever ! Arrêtez de protéger le travail, il se protège très bien tout seul et la société française dans son ensemble est en train d’en crever ! Les députés ont entendu. Ils ont entendu le récit d’années entières de lâchetés politiques

Franchement, il faut que vous preniez une heure et demie pour écouter ça. Le travail devient un luxe réservé aux hommes bien formés âgés de 25 à 54 ans. Avant (plus jeune), après (plus vieux), autour (mal formé, mal né, mal diplomé), vous êtes une variable d’ajustement. 90% des embauches aujourd’hui se font sous forme de contrats à durée déterminée.

Donc: pourquoi n’y a –t-il pas plus de licenciements économiques ? La réponse est en fait surprenante: parce qu’il n’y a plus personne à licencier !

chomage.jpg

On a commencé par virer les vieux et nous nous retrouvons avec un taux d’emploi des séniors (55-64) de 40% contre 60% dans toutes les économies développées. C’est évidemment un effet désastreux de la retraite à 60 ans (on voit d’ailleurs, dans les questions, ensuite, que les députés ont du mal à le dénoncer franchement, un député va même jusqu'à dire: "c'est juste un effet de la retraite à 60 ans, ça n'est pas un biais de notre marché du travail". Cette phrase me donne le vertige, notre monde s'écroule, mais ce n'est qu'un biais statistique.) La réalité c'est que les entreprises n’ont plus aucune raison d’investir sur un salarié qui dépasse la cinquantaine ! Déclassé, déformé, il glisse de lui-même vers la retraite anticipée qui vient comme un lâche soulagement (update, les derniers chiffres de l'INSEE valident parfaitement cette thèse. Suite à la réforme Sarkozy, le taux d'emploi des séniors est en train de s'améliorer doucement, +5,8 points en deux ans) 

Et une bombe, une : La retraite à 60 ans est une menace sur les plus faibles

On n’embauche plus les jeunes. Là ce ne sont plus 20, mais 30 points d’écart entre notre taux d’emploi des 15-24 ans et celui des économies développées. Les deux chercheurs ont une idée sur les causes, vous remarquerez dans les questions que pas un député n’y vient, c’est le tabou ultime : le SMIC-jeunes : « notre salaire minimum est 70% plus élevé que celui des Etats-Unis, mais dans les pays où il est comparable, Australie, Pays-Bas, il y a bien des exemptions pour les jeunes »

Je le répète, pas une question sur ce point. Le simple fait de poser la question est un délit politique

Deuxième bombe : L’absence d’un salaire particulier pour les jeunes est en train de plonger une génération entière dans la précarité absolue

« 1 million de jeunes, ni en emploi, ni en formation, ni en éducation. 500.000 de ces jeunes ne cherchent même pas un emploi » Remarquez que la question se pose aussi sur les Seniors « on a assisté en Allemagne, après les lois sur le travail des années 2000, à une explosion du taux d’emplois de séniors très mal payés ».

Effrayant? Je n'en sais rien. Jamais nous ne posons la question en ces termes.

Troisième bombe : Ça veut dire que le chômage n’est pas une fatalité, il peut apparaître comme un choix de société

Un choix qui conditionne tous les autres à travers le poids qu’il fait peser sur l’ensemble des comptes sociaux, jusqu’à ces chiffres qui viennent enfin parler de ceux qui sont à l’intérieur de la forteresse de l’emploi, sans pourtant se sentir privilégiés, et pour cause : « la moitié des salariés gagne entre 1 et 1,5 smic avec un niveau de prélèvement moyen de 40% »

Tout le monde en souffre. Ils ne gagnent pas assez, ils coûtent pourtant trop cher.

Et la France de se complaire dans ce bobard de sa productivité exemplaire. Et pour cause, quand seuls les meilleurs travaillent... 

Je repense à une phrase que cite Bruno Lemaire dans son dernier bouquin (profondément ennuyeux, par ailleurs) : «En réalité, tout ce qui serait nécessaire pour le pays nous rend inéligible ».

Et ce qui me frappe enfin dans cette audition, c’est le comportement des députés. Leur tranquillité. Ils savent déjà. Non pas les chiffres qu’ils entendent, non. Ils savent déjà qu’ils n'en feront rien.

 

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Published by Stéphane Soumier
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jean Gil BOITOUZET 26/03/2013

Le chômage est-il un choix de société ?
Certainement et de longue date.
J'ai commencé à travailler dans les années 1970. Quand mon patron me parlait mal, je démissionnais et il me fallait une semaine pour choisir un petit job parmi plusieurs propositions.
Jusqu'à la seconde crise pétrolière, les salariés faisaient la loi et abusaient parfois de leur position de force. La situation était identique aux USA ou j'ai passé quelques mois en 1973.
L'exportation du travail non qualifié vers la chine a été initiée à cette époque.
Si un salarié chinois coute 200 dollars au lieu de 2000 pour un occidental, on pourra répartir la différence entre 1° un meilleur profit pour l'entreprise sous traitante 2° une politique
sociale.
Pourquoi une politique sociale ? Par pitié ? Bonne conscience ? Et par intérêt : il faut bien que l'on aie des consommateurs en quantité suffisante pour les produits fabriqués par le chinois qui
bosse. Les 1800 dollars gagnés par l'exportation du travail peuvent être partagés à parts égales entre l'entreprise et le chômeur consommateur.
Ce paradigme a bien fonctionné trente ans.
Actuellement le besoin en subventions dépasse sans doute le montant "économisé" par l'exportation du travail.
A par ça je suis un fan de Stéphane Soumier. Bravo pour ce journalisme carré et sans langue de bois.

JGB