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Le blog de Stéphane Soumier

Le blog de Stéphane Soumier


Le nucléaire est une affaire tragique

Publié par eco-vibes sur 12 Novembre 2011, 16:35pm

Le million ! Le million ! Le million ! … de quel cerveau de communiquant survitaminé ce chiffre baroque est-il donc sorti ?  Une décision politique en France de sortir du nucléaire menacerait 1 millions d’emplois, disait au milieu de la semaine, Henry Proglio, le patron d’EDF : «  400.000 emplois directs et indirects de la filière nucléaire, 500.000 emplois dans les entreprises actuellement localisées en France et très gourmandes en énergie, comme l’aluminium, qui risquerait de partir à l’étranger. Il faut y ajouter 100.00 emplois futurs provenant du développement du nucléaire mondial à partir de la France » (Le Parisien, 09/11)

La question ne porte pas sur la véracité de ces chiffres, mais bien sur le choix des arguments. M. Proglio, mettre 1 million d’emplois face à la catastrophe ne fera vaciller aucune certitude. Vous semblez dire à ceux qui ont peur : je vous propose le choix entre le cancer et le chômage. Super ! Voilà du management ! Voilà de la perspective !

Bon, mais quand même. Vos communiquants ne vous ont pas rendu service. Les chiffres vont être difficiles à assumer. 400.000 emplois directs et indirects ? Fichtre, EDF elle toute seule ne peut guère mobiliser plus de 100.000 personnes (160.000 salariés auxquels on retranche tout de même ceux de RTE et d’ERDF), pour Bouygues, je veux bien mobiliser la totalité de Bouygues-construction (le BTP), j’arrive à 50.000, et franchement je fais preuve de bonne volonté. Vous voulez mettre tout Alstom ? Même les TGV ? Allez, je vous le fais 50/50, 50.000 salariés, ça ne veut rien dire mais c’est le jeu. Avec tout ça, j’ai à peine la moitié. J’arrête là, ça n’a pas de sens. (l’Usine Nouvelle a joué au même jeux pour les « délocalisations », même verdict vous vous en doutez)

http://www.usinenouvelle.com/article/pourquoi-il-n-y-a-pas-500-000-emplois-menaces-chez-les-industriels-energivores.N162694

 

Encore un chiffre : 400 milliards d’investissements pour compenser un éventuel démantèlement, dit encore Proglio. D’où est-ce que ça sort ? A priori du département « prospective » d’EDF. Les Allemands, qui sont vraiment dedans, arrivent, au terme d’une enquête officielle, au chiffre de 250 milliards, avec une façade maritime (pour l’éolien) bien plus réduite et mal située (en gros le vent est au nord et la consommation d’énergie au sud).

Une fois qu’on a dit ça, reste donc la question de savoir pourquoi Proglio part sur ce terrain. N’excluons pas l’erreur (entre machiavélisme et connerie, le choix ne penche pas toujours du côté du philosophe florentin). EDF et Proglio méprisent profondément les journalistes. Pourquoi pas. Mais ça les amène à développer des stratégies en vase clos qui se heurtent au réel. Mais pour leur faire honneur, on va dire qu’ils ont fait le choix d’en rester à un débat superficiel, parce que parler de ces chiffres permet d’éviter de parler de l’essentiel.

Et l’essentiel avec le nucléaire, c’est la tragédie. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Anne Lauvergeon. Le tragique au sens propre : à quelle condition refuser la force du destin ? L’essentiel avec le nucléaire, c’est le prix que l’on accepte de payer à la croissance des activités humaines. L’essentiel avec le nucléaire, c’est la confiance que l’on peut avoir dans la capacité des hommes à contrôler des forces qui les dépassent. Voilà les grandes questions. Proglio ne juge pas utile de les poser. Profondément je crois que c’est parce qu’il nous prend pour des truffes (d’ailleurs, vous avez remarqué, quand le Parisien met une personnalité en face de ses lecteurs, elle leur demande habituellement, dans un petit encadré, leurs impressions sur le contact humain, sympa ou pas ? … rien de tel pour Proglio, pas d’encadré). Mais il refuse un vrai beau débat : une puissance comparable peut-elle assurer aujourd’hui notre croissance ? A quelles conditions ?

L’autre grande question, tragique aussi, c’est celle de notre indépendance. Le choix nucléaire n’est pas tant celui de Pompidou et de Messmer que celui de Giscard, puis ensuite de Mitterrand. C’est une stratégie post-choc pétrolier. Que l’on regarde les faits : l’Allemagne sans nucléaire n’a pas d’autre solution que de signer un partenariat très étroit avec Gazprom. Gazprom a clairement indiqué qu’il avait l’intention d’être présent sur toute la chaine de valeur, l’approvisionnement, les centrales, la distribution. Cap Gemini, dans l’étude mondiale qu’elle publie tous les ans, nous dit, qu’en 2030, si l’Allemagne va au bout,  50% de l’approvisionnement total de l’Europe sera assuré par Gazprom. Ca n’est pas une belle question à poser ça ?

http://www.capgemini.com/insights-and-resources/by-publication/european-energy-markets-observatory-2011-editorial/

 

Notre indépendance serait plus forte encore si l’on n’avait pas sacrifié Superphénix, justement sur l’autel d’une union avec les écologistes . Et justement,  c’est peut-être François Hollande qui posera les vrais enjeux. Il ne s’est pas encore expliqué sur l’EPR. Ca ne peut pas être un choix technique, les risques politiques qu’il prend sont trop importants, et même les ardents défenseurs du nucléaire s’accordent à penser que l’EPR n’est qu’une technologie de transition. Ca ne peut pas être un simple choix financier, l’EPR de Flamanville n’en est qu’à la « moitié du chemin » (EDF, le 10/11 source AFP), 3 à 4 milliards d’euros ont été dépensés sur un chantier qui doit en coûter 6 (AFP, Hervé Machenaud, directeur exécutif en charge de la production et de l’ingénierie d’EDF) mais les dérapages de coûts sont tels, qu’il n’est pas exclu qu’il y ait encore plusieurs milliards de rallonge nécessaires (là, ce n’est plus EDF qui le dit, ce sont les observateurs qui regardent le dossier. Areva, au contraire, nous dit aujourd’hui qu’elle espère gagner 1 milliard sur les coûts initiaux du fait de l’expérience accumulée en Finlande et en Chine).

 Non, ce sera bien un choix, stratégique, profond, j’oserait même ontologique (en ce qu’il s’adresse à l’essence même de ce que nous sommes, de ce que nous voulons être, de la façon dont nous devons croitre)

Et ce ne serait pas un tel paradoxe au regard de notre histoire industrielle récente, si c’était le N°1 socialiste qui nous permettait de nous élever au dessus du million inutile de M.Proglio

 

PS : une question sur encore autour de Proglio. Quand va-t-on se pencher sérieusement sur Veolia. Déconfiture industrielle depuis son départ. Il a laissé un gros bousin surendetté et mal positionné, avec un N°2 qui n’a visiblement pas l’envergure de le faire évoluer. L’évolution du concurrent Suez, sert de benchmark. Juste se poser quelques questions sur celui à qui l’on a confié le plus important actif stratégique du pays.

 

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