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Le blog de Stéphane Soumier

Le blog de Stéphane Soumier


Hénin Beaumont ce n'est pas une circonscription, c'est un temple

Publié par eco-vibes sur 12 Mai 2012, 08:51am

  houv2-011

 

La scène était telle que vous l’imaginez. La salle embrumée, les drapeaux rouges masquent les tréteaux qu’on a dressés sur une estrade. Sur les drapeaux des dates, des écussons, des batailles, l’histoire du bassin minier, celle des grèves et des coups de grisou. Tout est fermé à double tour dans les regards des mecs qui ne veulent surtout pas pleurer. Pourtant ils vont chialer, comme des gosses, on va tous chialer. Même les spectres de 50 kilos à peine dévorés par le cancer du charbon. Plus tard je leur demanderai ce qu’ils regrettaient dans ce charbon qui finit de les tuer, le filet de voix qui sort encore de la gorge répondra que c’était « une vie d’homme ». Une vie d’homme… Elle s’arrête ce soir là.

On est à côté de Lens, les mineurs sont remontés pour la dernière fois de la fosse 4, puits 19, le dernier puits du bassin. C’était il y a 30 ans. La mine s’arrêtait définitivement. Les gars apportent la dernière gaillette comme on porte un nourrisson, ils la donnent au maire, on la porte à bout de bras, c’est là que tout le monde chiale, on hurle l’Internationale, tout le monde, gauche, droite, tout le monde. Rien de politique, c'est le chant de la mine. C’est dans cette histoire là qu’il faut s’inscrire. Une histoire industrielle construite par des capitalistes et des révolutionnaires, par les investissements et les luttes. Ensemble, toujours. Et c'est bien la mondialisation qu'on y célébrait. Des deux côtés. Je n'ai pas de souvenirs de Marseillaise, l'idée de nation n'a rien à faire là.

Un samedi matin. L’aube. Pas très loin du 4/19. Depuis quelques temps les pompiers doivent systématiquement lutter contre des feux de corons. A croire que la misère est inflammable. Les unes après les autres les vieilles baraques ouvrières crament comme des sapins trop secs. Deux adultes sur le trottoir, assis, comateux, assommés. Un jeune pompier qui devient hystérique : « y a des gosses ou pas, y a des gosses ou pas, mais bon dieu y a des gosses ou pas », s’il pouvait les gifler il le ferait. La baraque brule tellement fort que les pompiers hésitent à entrer. Les parents sont barrés. Ailleurs. L’alcool. Des gosses, il y en avait deux. Les pompiers rentreront finalement dans la baraque. Ils n’auraient de toute façon pas pu les sauver. Enfin c’est ce que m’a dit le jeune pompier. C’est ce qu’il s’est dit. C’est ce qu’ils se sont tous dit. Pour trouver la force d’y retourner le samedi suivant. Je vous en prie, ne piétinez pas tout ça . Ce n'est pas une circonscription, c'est le silence après la défaite

 Au printemps dernier, en allant à Soisson je suis passé presque par hasard par le Chemin des Dames. L’une des batailles les plus terribles de la 1ere guerre mondiale. On est saisi, tout de suite par la force que dégage le paysage. Tout y porte le souvenir de la douleur, tout vous incite au recueillement, et d’ailleurs je voyais que les voitures, assez rares, ralentissaient. Rien de tel à Hénin Beaumont. Si vous n’y pensez pas, rien ne vous rappellera que cette terre est aussi celle des défaites économiques les plus terribles de la France industrielle.

 Les choses ont changé depuis, enfin à la marge. Il faut continuer un peu plus loin sur la rocade, « la rocade minière » qui commence quand on sort de l’autoroute, dépasser Hénin Beaumont, rouler vers Lens, Avion, pour trouver les traces d’une histoire qui s’est arrêté au tournant des années 60. Oui, cette région est sortie de l’histoire. 

On a forcément des sentiments complexes face à l’initiative de Jean-Luc Mélenchon. Le premier reflexe c’est de se dire qu’il n’a rien à faire là-bas. Que Marine le Pen y est battue, systématiquement battue, et depuis des années.  Et puis en regardant les choses de plus près, on comprend que depuis trente ans les porteurs de drapeau rouge sont morts les uns après les autres, que le parti socialiste s’est déchiré là-bas dans des querelles et des affaires qui l’ont affaibli, on comprend que cette fois-ci la bataille sera rude.   Et puis oubliez cette ridicule histoire de parachutage. la 6211 ça n'est pas une circonscription, c'est un temple

Alors pourquoi pas, mais je vous en prie, gardez le 4/19 dans un coin de votre tête, regardez le grand terril sur le bord de l’autoroute, on lui a tout fait à celui là, on lui a mis des fleurs, des drapeaux, des slogans, des centres de loisir, n’écoutez que d’un air distrait ceux qui dénonceront dans les images de la mine les « caricatures », ceux qui vous disent que « le Nord a changé », bref, ne vous laissez pas emporter par le cirque, vous allez marcher sur les terres d’une longue histoire.

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