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Le blog de Stéphane Soumier

Le blog de Stéphane Soumier


Méfions nous du monde d'après, c'est bien le monde d'avant qui nous protège

Publié par Stéphane Soumier sur 6 Avril 2020, 10:49am

On va tranquillement faire porter le chapeau de cette crise à des agents économiques qui n'y sont pour rien et, bien au contraire, en limitent les dégâts par leur efficacité.  

Voilà donc quelles seraient, selon Viaoice les nouvelles priorités de l’opinion : ralentissement du « productivisme et de la recherche perpétuelle  de rentabilité (69%) », la réduction « de l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises » (70%) mais également la « sanctuarisation des biens communs indispensables à tous » - comme l’Hôpital Public (91%), la Sécurité Sociale (85%), la biodiversité (76 %) ou l’Éducation nationale (82 %) -  « qu’il sera interdit de fragiliser à l’avenir ». 

Nous n’avons donc pas remarqué que c’est l’exact contraire qui est en train de nous sauver ? Une industrie agro-alimentaire puissante seule capable d’apporter des garanties sanitaires à ses consommateurs et à ses personnels, une finance mondialisée puissante et profonde qui va absorber les dettes infinies nécessaires au maintien en respiration artificielle de l’économie mondiale, la moitié de l’emploi salarié en France concentré dans de trop rares ETI et grandes entreprises qui ont les fonds propres et donc les actionnaires (et le talent managérial) suffisamment solide pour affronter ce choc invraisemblable ?

Partout on a raconté les pestes et pandémies des siècles qui nous ont précédés. Etaient-elles le résultat de l’école de Chicago, du « productivisme et de la recherche perpétuelle de rentabilité », de « l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises » ? Je lis que cette pandémie marquerait « la fin de la mondialisation », allons bon, alors que l’on voit les mêmes réponses politiques de Seattle à Bangalore ? Alors que Tim Cook patron de la première entreprise du monde, se filme en train de faire son petit masque avec élastique et plastique transparent comme un étudiant d’Istanbul ?

"Nous demeurons une civilisation"

Je vois plutôt une vision de la civilisation qui s’impose dans le monde entier et qui semble plus ou moins dire partout qu’on ne peut pas sacrifier les vieux sur l’autel de la croissance économique. Denis Kessler, le patron de SCOR, l’assureur des assureurs, le dit mieux que moi : « ce choc pandémique révèle que la valeur attribuée à l’absence de souffrance et à la vie a très fortement progressé partout dans le monde ».

Dit autrement, je lis que le patron de la santé militaire de l’US army parle d’un « nouveau Pearl Harbour ». Non. Pearl Harbour ce sont des jeunes gens fauchés dans la force de leur âge. Covid 19, sans les mesures radicales qui ont été prises, ce sont très largement des vieux à qui on enlève 10 ou 20 ans de vie pénible et couteuse pour la collectivité. La seule leçon de cette crise, c’est que plus aucun responsable politique ne peut faire ce choix. Alain Finkielkraut en tire une brillante leçon de civilisation : «   si la logique économique régnait sans partage, nos sociétés auraient choisi de laisser faire. La majorité de la population aurait été atteinte et immunisée. Seraient morts les plus vieux, les plus vulnérables, les bouches inutiles en somme. On n’a pas voulu de cette sélection naturelle. La vie d’un vieillard vaut autant qu’une personne en pleine possession de ses moyens. L’affirmation de ce principe égalitaire dans la tourmente que nous traversons montre que le nihilisme n’a pas encore vaincu et que nous demeurons une civilisation. »

Très vite une autre période va s’ouvrir, celle des comptes. Tout est unique dans ce que nous traversons, et donc il est impossible de modéliser les dégâts économiques. Je ne parle pas des dettes publiques, on en dira un mot plus tard, mais de la ruine de pans entiers de nos économies. Donald Trump avec candeur et brutalité est le seul à poser le problème : « le remède ne pas être pire que le mal ». Voilà ce sur quoi il faudra réfléchir. Mais j’espère bien que pour le reste la machine économique mondialisée va redonner toute sa puissance. Et j’ai la conviction que c’est ce qui va se passer, derrière deux ou trois tartufferies qui permettront à chacun de garder la face

La force du "monde d'avant"

Bien sûr sectoriellement il va se passer des choses, mais Sanofi par exemple avait lancé avant la crise le projet d’une usine de principes actifs en Europe. Il va d’ailleurs falloir en parler sérieusement. Une usine, en Europe. Où exactement ? La logique industrielle et fiscale amènerait à la mettre quelque part en Europe centrale. Mais dans une Europe où les frontières peuvent se fermer en une nuit, la réflexion n’est sans doute plus la même. Bien sûr on va regarder différemment le télé-travail (dans ma partie, par exemple, je suis enthousiaste devant les opportunités qu’ouvre Zoom sur la télé b to b), les assureurs vont s’occuper du risque pandémique, etc… mais ça ne vous fait pas un « monde d’après ». De même, il y a dix ans maintenant que l’on parle de « backshoring », terme barbare pour la réinstallation des chaînes de production partout dans le monde et non plus leur concentration dans la seule Asie du sud-est, l’industrie 4.0 accélère ce mouvement, mais elle fait à la marge. Les tenants du « Grenelle du monde d’après » accepteront-ils une giga-factory de cellules de batteries ou d’écrans plats au cœur de la Bourgogne ? Vont-ils accepter qu’on rouvre les mines pour y chercher les terres rares qui sont en fait partout dans le sol français ? (lire là-dessus le livre de Guillaume Pitron, remarquable) 

Bien sûr que non, il faut des mois pour bouger le mur d’une usine en France, l’industrie restera paralysée par les recours et le principe de précaution.

Des milliards pour l’hôpital ? Evidemment. Est-ce que ça réglera la crise endémique qui mine notre système de santé ? Je l’espère, mais là encore, est-ce qu’un hôpital qui fonctionne et paye à peu près correctement ses agents cela constitue « le monde d’après » ? (et qu’est-ce qui garantit que ces 4, 5, 10 milliards seront suffisants, tant notre système de santé semble un puits sans fond)

Comme les circuits courts alimentaires. Formidables, évidemment, mais à la marge. S’il y a une leçon à tirer de cette crise, c’est qu’on a besoin d’une industrie agroalimentaire puissante et agile, c’est elle qui a rempli les linéaires des supermarchés, supermarchés dont la force et l’expérience logistique permet de surmonter tout cela sans panique de grande échelle. Sérieusement : on en serait où, sans eux ?

Méfions-nous du monde d’après, j’ai plutôt le sentiment que c’est le monde d’avant qui nous protège

Tenez bon !

Un mot des dettes. Là encore, tout va continuer comme avant, avec même une pointe d’angoisse en moins. Dans les rencontres que je fais régulièrement avec les acteurs économiques, cette question de la dette revenait sans arrêt. Et j’avais beau expliquer que le monde avait radicalement changé, que les banques centrales servaient d’aspirateur universel, personne n’était convaincu parce que cette explication était objectivement aberrante. Et pourtant, les amis, vous voyez bien comment partout les dettes vont massivement gonfler, bien au-dessus des niveaux qui déjà vous affolaient, et que le « système », ce fameux « système », va les digérer.

Pour combien de temps ? Voilà la bonne question. Mais déjà avant la crise, la dette mondiale était globalement deux fois supérieure à ce qu’elle était après la deuxième guerre mondiale. Les banques centrales ont fait la preuve une fois de plus qu’elles n’étaient pas au bout de leurs ressources (déjouant là-dessus beaucoup de pronostics soi-disant avisés, mais passons). A ce sujet, j’adore ceux qui fustigent la finance mondialisée et les bonus indécents des traders et se réjouissent des opportunités offertes par les taux négatifs. Les amis, vous n’aurez pas l’un sans l’autre. Ok, un jour ou l’autre il va bien falloir remettre sur le ventre cet avion financier qui vole sur le dos. Disons simplement que ça n’est pas demain la veille

Je m’arrête, l’oisiveté est la mère de tous les vices, et notamment le pire de tous, faire trop long. Mais je vois trop d’agents économiques se couvrir la tête de cendres se sentant en partie responsables de ce qui nous arrive. Bien au contraire, ma conviction c’est que vous contribuez tous à limiter les dégâts

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V
bonjour Stepkane, merci pour vos billets.<br /> je ne réagit jamais ( par facilité, manque d'expertise?..) sur quelques reseaux que ce soit. Alors pourquoi cette fois ? eh bien pour votre personnalité, votre style, votre competence de synthetisation éclairée. je souhaite fortement que vous reveniez sur un media, et à votre mesure.<br /> Merci, prenez soin de vous et des votres, à très bientiot.<br /> Vincent M.
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V
Bonjour, <br /> <br /> MERCI pour ce regard qui montre bien que notre monde s'adapte, continuera à s'adapter. <br /> <br /> En effet, l'altruisme est là, il faut s'en réjouir et n'est pas opposé au "capitalisme". <br /> <br /> Vincent<br /> <br /> ps - hâte de vous retrouver sur votre nouveau projet !
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A
Merci Stéphane, ce billet est très optimiste, comme à votre habitude. Oui, on a effectivement découvert que nos concitoyens ont la vie humaine au coeur de leur préoccupation, et c'est tant mieux. <br /> Mais oui, aussi, rien ne se ferait sans les grandes ETI internationales... Le creuset du succès futur !<br /> A bientôt !
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J
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour cet éclairage un peu à contre courant du berceau émotionnel actuel. <br /> Le monde change, c'est un fait et celui d'avant augure celui d'après.<br /> <br /> Cette séquence mondiale provoque une pause inédite, et met à peu près tout le monde devant un problème commun lui aussi inédit. Quelle trace aura t elle imprimée dans la mémoire émotionnelle collective ? <br /> C'est peut être là qu'il faudra chercher les clés et les articulations du monde de demain, celles qui mettront en mouvement des milliards d'humains aujourd'hui dans le doute.<br /> <br /> La gestion et la sortie de la crise actuelle repose en effet comme vous l'expliquez sur la force et l'agilité du système actuel qu'il faudra continuer de "nourrir". Différemment peut-être, certainement. <br /> Sommes nous pour autant certains que ce soit un authentique altruisme qui conditionne les décisions stratégiques des dirigeants du système ?<br /> Agiraient-ils autrement s'ils étaient plus jeunes et moins exposés aux risques, si les premières décisions avaient pris une autre direction, s'ils avaient la garantie que le choix de "lâcher" la part la plus vulnérable était bien perçue par la population, si la crainte d'une panique déstabilisante pour le système n'était pas la première menace ?<br /> <br /> L'émotion, l'opinion, la confiance sont profondément ancrés dans la mécanique de notre monde qui est celui d'avant. Elles guideront aussi le monde ou les mondes d'après.<br /> <br /> Vous avez raison de prendre ce recul. <br /> L'instant est propice à l'observation et au questionnement des certitudes et des nouvelles théories.<br /> Les changements nécessaires finissent toujours pas arriver, ils se feront donc de toute façon.<br /> Quoi qu'il en coûte.<br /> <br /> Portez-vous bien.<br /> <br /> JF Duplaix
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