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Le blog de Stéphane Soumier

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Pourquoi Bouygues réclame 2 milliards à l’état

Publié par Stéphane Soumier sur 9 Décembre 2015, 09:12am

C’est l’ouverture de la nouvelle saison de la bataille des télécoms. Oubliez la consolidation, c’est sur l’itinérance qu’elle va se jouer. A moins que tout cela ne soit intimement lié.

Pourquoi Bouygues réclame 2 milliards à l’état

Chez Orange ça les fait sourire, ils ont créé le « comité de l’extinction ». Pas l’extinction d’Orange, non, je rassure tout le monde, ça c’était l’ambiance il y a deux ans (première saison, si vous avez pris du retard faites-vous offrir le coffret pour Noël). Maintenant c’est plutôt Orange Imperator. L’opérateur historique est à la manœuvre sur tous les terrains, impose partout sa loi, devient irrattrapable dans la fibre et reste l’acteur central de tout mouvement de consolidation.

Le « comité de l’extinction » s’occupe en fait d’éteindre l’itinérance. L’itiné…quoi ? L’itinérance, ce système qui permet à Free d’exister depuis son lancement. Depuis le lancement de Free Mobile, c’est le réseau Orange qui porte l’essentiel de son trafic, une bonne opération pour les deux acteurs, Free peut partout conquérir des clients, Orange récupère une rente confortable de plusieurs centaines de millions d’Euros.

Oui mais les meilleurs choses ont une fin. Cette période transitoire est en passe de s’achever, l’ARCEP, l’autorité de régulation l’exige avec force, Free Mobile doit être bientôt capable de voler de ses propres ailes

Sauf qu’il ne le peut pas. Impossible. Ce n’est pas une question d’argent, Free fait le boulot et rattrape son retard, non, c’est plus grave que ça, c’est une impossibilité quasi physique d’installer des antennes supplémentaires dans les grandes villes de France. Oubliez les bâtiments publics, les écoles, les hôpitaux, le principe de précaution est passé par là. Oubliez les grands immeubles, les syndics ne veulent pas en entendre parler ou demandent des prix démentiels, oubliez les pylônes, interdits par les nouvelles règles d’urbanismes. Il en est des antennes comme du reste : il en faut, mais pas chez moi.

Bon, pour être franc, Free s’y est sans doute pris trop tard. Longtemps il a cru que l’itinérance qui arrangeait bien l’opérateur historique et donc, en bout de course, le dividende qu’il verse à l’Etat, que cette itinérance pourrait rester en vigueur sur des zones ciblées. Le niet catégorique de l’ARCEP l’a pris de court. On ne rattrape pas le temps perdu

Et donc la situation est la suivante : vous coupez l’itinérance en Champagne, par exemple, Free disparaît de la ville de Reims, même chose à Paris. Et alors ?

Et alors vous n’êtes pas loin d’avoir un problème politique. Je vous rappelle que l’on parle du téléphone mobile. Au moment où l’Etat prévoit la création d’un service obligatoire minimum de l’internet (loi Lemaire), voir les plus pauvres, les clients de Free, se retrouver privés du forfait le moins cher du marché pourrait être interprété comme un impôt supplémentaire. Vous trouvez que je vais trop loin ? Vous ne croyez pas que le talent de communication de Xavier Niel n’est pas à ce niveau ?

Parce que l’argument est en partie fondé. Après tout l’Etat n’exerce aucune pression particulière pour permettre le développement d’un nouveau réseau dans les quelques grandes villes où il est bloqué, n’est-il pas de son devoir de le faire ?

Et les acteurs commençaient à se dire que la solution la plus simple … était de maintenir l’itinérance, discrètement, l’air de rien. Les échanges de réseau sont consubstantiels à l’industrie des télécoms, tout le monde passe sur le réseau de tout le monde, SFR et Bouygues sont toujours en phase de négociation pour une mutualisation de leurs antennes. Bref, on coupe l'itinérance sur les 80% du territoire où l'on peut le faire, on reste dans le flou artistique pour le reste, tout le monde sauve la face, emballez c'est pesé!

C’est là que les deux milliards de Bouygues entrent en scène !

Ce sont les Echos qui ont révélé cette lettre dans laquelle Bouygues affirme, arguments juridiques à l’appui, qu’une itinérance éternelle (sans limitation de durée) est illégale. Dûment condamnée d’ailleurs par l’autorité de la concurrence dans un avis de 2013. Elle renvoyait à l’Arcep de soin de procéder à cette régulation. La loi Macron a donné à l’Arcep de nouveaux pouvoirs dans ce domaine. Et Bouygues réclame d’ores et déjà à l’état deux milliards de préjudice !

Un coup de semonce. Face aux rumeurs d’une prolongation de l’itinérance, Bouygues avance ses armes : on a fini de rigoler, parce que tout se paye un jour.

Ça nous éloigne de la consolidation ?

Pas sûr. Et franchement, c'est là que ça devient magique. Car Bouygues met la pression sur Free, et sur le gouvernement. Tiens donc, ce sont les deux acteurs qui pourraient décider de son sort.

Free, parce qu’il reste indispensable dans l’hypothèse d’un jeu qui reviendrait à trois opérateurs, c’est évidemment lui qui serait appelé à reprendre une partie du réseau Bouygues, justement dans ces fameuses villes où il en a besoin.

Le gouvernement, parce qu'il est incontournable si se vérifiaient les informations de Bloomberg (et franchement de nombreux acteurs nous les confirment) selon lesquelles Bouygues voudrait se faire racheter en titres par Orange et devenir son premier actionnaire aux côtés de l’Etat.

C’est quand même un jeu de manœuvres extraordinaire et sans doute fait-on là quelques raccourcis intellectuels pour que toutes pièces du puzzle s’emboitent. Dans la réalité des affaires, elles ne s’emboitent jamais si parfaitement, « on tente quelques coups à l’instinct, après on vous vend une stratégie » m’avait dit un jour Vincent Bolloré.

Mais une chose est certaine: le roman des télécoms reste bluffant, et et l'on sait que cette nouvelle saison ne nous décevra pas

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