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Le blog de Stéphane Soumier

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SFR et la presse

Publié par Stéphane Soumier sur 11 Mai 2016, 12:07pm

C’est complètement idiot d’écrire ce billet, puisque je vais défendre mon actionnaire. Ou pas. Finalement je me dis que ça peut être utile à ceux qui veulent réfléchir avec moi à ce qui se passe autour de l’information, de la convergence, des télécoms.

SFR et la presse

« L’alliance elle est purement industrielle, elle est pure, elle ne pose aucun problème » voilà comment s’exprime Alain Weill ce matin sur France Inter. La question était importante : lui qui se proclamait créateur du seul groupe de presse indépendant des intérêts industriels et financiers, ne vient-il pas de se vendre au diable ?

Qu’est-ce qu’une alliance « industrielle » ? On va voir ça, justement

Il est d’ailleurs bien plus à l’aise sur ce thème que sur le véritable modèle économique de la convergence, qui reste sans doute à trouver. Diffuser les contenus c’est une chose, les posséder c’en est une autre.

Mais comme les choix stratégiques sont faits, il est temps de s’intéresser aux conséquences qu’ils pourraient avoir sur le métier d’informer, et donc, ma conviction, c’est qu’il s’agit là fondamentalement d’une bonne nouvelle pour tous ceux qui tiennent à la presse. Une alliance « industrielle », c’est-à-dire qu’elle ne porte pas de sous-entendus.

D’abord, un mot de l’homme d’audiovisuel que j’ai toujours été : la presse écrite est indispensable à l’information. Ecrire ça, c’est le constat de 30 ans d’expérience, et de recherche d'une explication rationnelle que je n'ai jamais trouvée. 30 ans que je fais de l’information sous une forme ou sous une autre et dans tous les domaines. La réalité c’est que l’audiovisuel n’arrive pas, dans la durée, à challenger la presse sur les informations les plus essentielles à la vie démocratique. Je ne parle pas d’un scoop ponctuel, ici ou là, je ne parle pas d’une enquête en mode cash investigation qui va efficacement dénoncer tel ou tel travers, non, je parle de celui qui détient une importante information d’intérêt général, et qui toujours, ira la porter vers l’écrit. C’est ainsi.

En 30 ans j’ai vu débarquer dans nos rédactions des rois de la presse écrite qui pensaient venir avec leur carnet d’adresse, carnet qu’ils ont vu fondre au fils des mois. C’était parfois saisissant, l’entrée dans une rédac audiovisuelle leur fermait des portes. Encore une fois, c’est ainsi. Et je ne me l’explique pas (on va dire « c’est culturel »)

Une disparition de l’écrit, j’en ai la conviction, amènerait dès lors sur le net, sur des sites parfois baroques, des informations qu’on aurait un mal fou à remettre en perspectives. Je ne sais pas si le modèle Mediapart est duplicable, mais je suis sûr qu’il n’aurait jamais connu la réussite s’il n’avait pas été monté par des anciens du Monde, référence telle qu’elle nous impose à nous, audiovisuel qui servons de caisse de résonnance, de lire et de respecter ce qu’ils produisent  

Donc la presse, celle qui « sent mauvais, salit les doigts, dont le seul destin est d’emballer le poisson le lendemain », cette presse écrite est indispensable et la crise structurelle qui est en train de l’emporter est une menace sur la qualité de l’information. Et encore une fois, tout ce que j’ai pu faire et dire en 30 ans de reportages, rédaction en chef, animation, valide ce constat

La crise de la presse écrite semble structurelle. J’ai vu des entrepreneurs formidables partir à l’abordage avec des convictions fortes, avant de reculer devant les lourdeurs insoupçonnées du modèle. Mais je m’arrête là et laisse les vrais experts débattre d’un sujet que je maîtrise peu.

En revanche j’ai compris la logique des industriels qui viennent régulièrement à son secours : elle n’est pas industrielle, justement. Quelle convergence peut-on trouver entre l’aéronautique et la presse ? Voyons voir, distribuer le journal dans les avions ? Quelle convergence peut-on trouver entre un grand groupe de luxe et de la presse ? Là je cale, totalement. On est donc, au mieux, sur une forme de mécénat, au pire dans une recherche de contrôle et d’influence, et les deux exemples que je viens de citer semble bien remplir ces deux fonctions.

Les télécoms apportent une tout autre réponse : j’achète les journaux pour fidéliser les abonnés. Voilà la logique « industrielle ».

Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est simple : j’achète leur liberté, leur indépendance, leur intransigeance, leur arrogance, comme une valeur que je vais revendre, et que je vais revendre à mes vrais clients, abonnés SFR.

Pour ça j’accepte sans doute de perdre de l’argent. Parce que mon centre de profit c’est l’abonné, pas le journal. Que les revenus qu’il génère sont sans commune mesure avec les maigres profits éventuels dégagés par des journaux qui seraient redressés. Mieux, je vais investir, parce qu’en renforçant leurs moyens, je renforce ma stratégie et la pertinence de ma démarche vis-à-vis de l’abonné.

Encore une fois, mon propos n’est pas de m’interroger sur la pertinence financière de cette stratégie, mais sur ce qu’elle implique pour la presse. Cette stratégie, si elle a un sens, signifie que toucher à la liberté, à l’indépendance, à l’intransigeance, à l’arrogance de la presse, et bien c’est perdre la valeur que je viens d’acheter. Si je propose à mes clients une presse sous contrôle, comment penser qu’ils y verront un avantage qui les poussera à rester abonné ? Si j’en crois ce qui se passe autour de Canal +, c’est même l’inverse qui se produit.

Quant à la « censure », soyons sérieux. Qui peut penser que l’on puisse aujourd’hui censurer la moindre information. Vous croyez que Bolloré le pensait ? Pas une seconde, il juste envoyé un message à son banquier en refusant la diffusion d'une enquête sur le Crédit Mutuel.

Mais Bolloré n’est pas un opérateur télécom. Il a racheté Canal pour des raisons qui lui appartiennent mais pas pour en faire un produit d’appel ou de fidélisation.

Et donc il n’a que faire de cette logique industrielle de la convergence : renforcer l’indépendance de la presse.

J’admets que ce que j’écris est totalement contre intuitif

J’admets aussi une dose d’angélisme. La stratégie est une chose, sa mise en place en est une autre. J’imagine déjà dans les couloirs, courir les petits chefs zélés qui nous diront de passer sous silence les mauvais résultats de SFR. Et bien notre mission c’est de les convaincre que la stratégie de redressement de SFR (convergence) c’est justement que nous en parlions, et que nous en parlions même largement (indépendance, donc valeur pour l’abonné, donc fidélisation, donc profits, donc remboursement de la dette, donc bonheur, dividende et parties gratuites au baby-foot)

En ce qui nous concerne, nous BFMbusiness, nous avons construit un modèle d’information audiovisuel unique en Europe. Il ne rapporte rien, soyons francs, mais il passionne une population très informée, à fort pouvoir d’achat, et dont je suis sûr qu’elle ne nous pardonnera rien. Penser que l’on puisse être placé sous influence, c’est penser que l’acheteur veut détruire ce qu’il vient d’acheter.

Ce ne sont pas des enfants gâtés qui dirigent nos grands groupes télécoms. 

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FabGreg 16/06/2016 09:06

Merci de ne pas nous avoir resservi la "vision stratégique" de JM Messier : racheter à crédit un major mondial comme Universal en ayant les tous petits tuyaux nationaux qu'étaient SFR et Canal+ était risible. Etonnant comme tant "d'experts" déclarent qu'il a eu raison trop tôt. Non JAMAIS du simple fait de l'inadéquation économique des tuyaux.

Par contre une stratégie locale contenus x tuyaux est cohérente, même si je reste dubitatif. TimeWarner au temps de sa splendeur a tenté le coup au niveau américain. Ils ont vite arrêté les frais, mais il est vrai que les limites technologiques étaient considérables.

L'Histoire dira si l'avenir sera plus propice que pour Michelin quand il racheta Citroën (alors que le Guide Michelin était une superbe trouvaille pour faire rouler et donc consommer du pneu).

Fabrice

Pierre 11/05/2016 22:38

Papier passionnant avec une question essentielle qui demeure:
Quel peut-être domaine économique de la convergence ?
L'exclusivité, ça ne fonctionne pas (on peut penser à OCS..)
Que choisir alors ? Une somme payée annuellement par SFR aux médias détenus ? Selon quels critères ? Le nombre de lecteurs ? Calculés comment ? Par le clic ?
Pourquoi ce qui a échoué à la télévision (LCI, Paris Première) marcherait pour la presse écrite ?
Un débat intéressant en perspective...

Stéphane Soumier 12/05/2016 13:32

la question n'est pour l'instant pas posée en ces termes. Next est un gpe profitable en soi et Drahi a dit lui même que libé représentait 1/1000ème de l'investissement dans SFR. Donc on navigue à vue, en se disant qu'il y a peut-être une opportunité, mais perso je suis comme vous, j'en doute. A la différence de la télé, la presse ne coûte pas grand chose pour un opérateur télécom

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